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S2 - Chapitre 33 - Neige sur le Lauragais

Sous les doigts de Léonce et malgré son écharpe lourde, l'homme sentait sa glotte se déformer et l'air lui manquer. Le métayer l'avait plaqué contre une fourgonnette stationnée au bord du trottoir et sous le choc son chapeau avait roulé à ses pieds avant de disparaître sous le véhicule.

Léonce ne savait pas bien pourquoi il avait fait ça. Une impulsion. Un réflexe. Au moment où l'homme était paru sous ses yeux, il avait bondi comme un animal sauvage fondant sur sa proie.

Et là, deux secondes après, il tenait le cou de Belloc dans la paume de sa main. Lorsque Léonce relâcha son étreinte, il reprit sa respiration et beugla d'une voix vrillée :


— Mais enfin Bourrel, vous êtes fou ? Qu'est-ce qui vous prend ? Vous avez perdu la raison.


Il tenait sa gorge de ses deux mains et respirait par saccades.


— Au contraire, Belloc ! Je n'ai jamais été aussi lucide. Tu ne vas pas me demander pourquoi je m'en prends à toi ?

— Vous... vous êtes soûl c'est ça ? Et je ne vous permets pas de me tutoyer !

— Alors ça, je n'en ai rien à foutre. Des années et des années à nous prendre de haut, à nous traiter comme des moins que rien, à nous exploiter, à nous abuser même ! Tu te souviens de la façon dont tu nous traitais, vieille saloperie ? Tu sais qu'on est partis à cause de ça ? On t'a consacré bien trop d'années de nos vies...

— Vous êtes soûl Bourrel !

— Pas le moins du monde ! Mais si je m'en prends à toi, aujourd'hui, tu sais bien que ça n'a rien à voir !


Belloc regardait à droite et à gauche pour essayer de voir si un passant n'aurait pas pu lui sauver la mise.


— Cherche pas, il n'y personne ! Et puis, il pourrait bien y avoir Vincent Auriol en personne que je terminerais ce que j'ai à te dire.

— Arrêtez avec cette familiarité, vous dis-je !

— Je ne suis plus ton métayer alors chante !


Il s'était légèrement penché et cherchait à récupérer son chapeau avec le pommeau de sa canne.


— Tu pourrais m'écouter quand je te parle !

— Mais je vous écoute ! Cessez de me hurler dessus Bourrel !

— Alors si tu m'écoutes, c'est parfait ! Parce que je ne répèterai pas ce que je vais te dire. Est-ce que tu crois qu'on n'a pas compris que depuis tes incendies, tu diriges les gendarmes vers nous ? Tu te crois assez finaud pour que ton stratagème ne se voie pas ? Les Bourrel, coupables idéaux !

— Et qu'est-ce qui me dit que...

— Arrête ! Tu n'y crois pas une seconde : tu sais bien que ce sont de petits règlements de compte entre les nouveaux et leurs brassiers mais ça ne t'arrange pas !

— Enfin Bourrel, vous...

— Tu te tais ! Je n'ai pas fini ! Tu vas arrêter immédiatement ce jeu-là parce que je te jure que la prochaine fois, je ne ferai pas que froisser ton écharpe. Tu as bien compris ?

— Mais...

— Tu as bien compris ?

— Oui mais je me plaindrai...

— Tu ne diras rien à personne parce que les gendarmes pourraient être mis au courant de tes petits trafics que je connais par coeur. Tu crois que je ne sais pas ce que tu fais avec le grain ? Donc 1 - tu vas la boucler et 2 - te calmer avec ces histoires d'incendies. C'est compris ? La prochaine fois, je serai moins aimable. Beaucoup moins...


Léonce prit des mains le chapeau que l'autre avait enfin récupéré et le vissa sans ménagement sur la tête dégarnie de son ancien patron. Puis il récupéra ses paquets et s'éloigna sans se retourner. En claudiquant. Encore et toujours.


* * *


En janvier 1953, une vague de froid traversa le pays et le Lauragais en particulier. Les chutes de neige qui en résultèrent donnèrent aux paysages une splendeur à couper le souffle. Elles compliquèrent sérieusement la vie d'Hélène et Marcel qui ne goûtèrent pas trop les beautés de l'immaculée blancheur entre les pins et les sapins qui les entouraient.

Ils furent durant quelques jours, coupés du monde. Le reste du temps, cela ne leur avait pas déplu mais la ferme abandonnée qu'ils habitaient n'était plus très étanche, pas plus à la neige qu'au froid.

La toiture n'était, par endroit, plus qu'un souvenir aussi les planchers gouttaient-ils ici et là dans leur habitation lorsque les flocons entraient en contact avec la timide chaleur qui émanait de la cheminée.

Marcel avait eu beau la déboucher, un trou dans le manteau empêchait un tirage correct et lorsque le bois était trop humide une fumée âcre envahissait le logement provoquant la toux des réfugiés.

Le froid, la faim n'étaient pas les seules contrariétés auxquelles les amoureux devaient faire face. La période n'était guère propice aux brassiers et aux coups de mains salariés. Marcel avait fait chou blanc dans toutes les fermes où il s'était présenté les jours précédents.


— Repassez au printemps ! lui disait-on.


Mais il était si lointain le printemps. Combien de temps survivraient-ils ainsi en déménageant à la cloche de bois ? Même Marcel, habitué à vivre dans des conditions pour le moins spartiates, commençait à douter de l'entreprise. Il tentait de le dissimuler, convoquait les mots qu'il croyait rassurants. Dès que la neige aurait cessé de tomber, il retournerait frapper aux portes, il y avait bien quelque part quelqu'un qui attendait son aide.


Hélène ne montrait pas trop son trouble mais elle était en proie elle-aussi à un mal-être croissant. Le manque des siens se faisait désormais mélodie lancinante. Son quotidien devenait pesant, elle se trouvait désoeuvrée par moments lorsqu'elle attendait de longues heures le retour de son héros bredouille.


— Alors ? demandait-elle pleine d'espoir lorsqu'il rentrait.


Mais invariablement, il secouait la tête.




Elia tenait la neige en sainte horreur. Glisser en allant au poulailler, glisser encore cassant la glace dans l'abreuvoir des cochons, glisser à nouveau en apportant du foin dans les clapiers... Combien de temps de cela allait-il durer ?


— Et cette petite ? se demandait-elle parfois à voix haute trahissant le sang d'encre qui coulait alors dans ses veines.


Elle savait que Léonce s'inquiétait aussi, bien plus qu'il ne voulait bien l'afficher. Il était revenu quelques jours plus tôt du marché, fier comme Artaban.


— J'ai rivé son clou à Belloc ! s'était-il rengorgé.


Il avait relaté l'incident au repas du midi, riant aux larmes lorsqu'il décrivait la tête sidérée de l'autre pendant qu'il l'avait menacé.


— Oui menacé ! parfaitement ! avait-il beuglé en se resservant du vin; et je peux te dire qu'avec la tête qu'il a fait, il va nous foutre la paix jusqu'à la fin des temps. Tiens à propos, en rentrant, j'ai encore vu la Juvaquatre des gendarmes garée dans le chemin, près du petit bois. Ils ont oublié de rentrer chez eux ou quoi ? J'espère qu'ils vont rester bien encalés dans la neige. ça ne devrait plus durer bien longtemps à mon avis.


Elia aurait aimé en être aussi sûre. Elle aurait bien accaparé un instant l'optimisme alcoolisé de son mari mais elle en était à mille lieues. Plutôt au bord du découragement.


* * *

Parfois, Angelin Lavalette se demandait si Louise avait bien toute sa raison. Depuis quelques semaines, elle était en proie à une agitation qui allait crescendo. Il n'ignorait rien des soucis qu'elle partageait avec les Bourrel depuis la disparition de sa nièce, il n'ignorait pas davantage ce qu'on disait d'elle et de l'instituteur. Quelques bonnes âmes avait cru bon de se charger de la mission indispensable consistant à lui faire état de la rumeur.

Mais ce que disaient les gens lui était bien égal et il n'y avait pas prêté plus d'attention qu'il ne fallait.


Aussi fut-il surpris, alors qu'elle rentrait de chercher les enfants à l'école, de voir le trio courir presque dans la neige poudreuse qui recouvrait le chemin.


— Vite, vite, allons, encourageait-elle Miette et Virgile. Je suis pressée. Dépêchons, allons, dépêchons.


Lorsqu'ils atteignirent enfin Montplaisir, elle s'exclama :


— Ah ! Angelin, je suis bien aise de vous voir à l'ostal. Puis-je vous confier les enfants une heure ou deux ? Je repars illico, vous ne devinerez jamais ce qui m'arrive ?

— Mais enfin Louise, vous n'allez pas rebrousser chemin par ce froid, la nuit ne va pas tarder à tomber. Pourquoi tant d'agitation ?

— Vous ne devinerez jamais ce qui m'arrive !

— On a croisé le facteur sur la route, en bas, révéla Virgile, un peu blasé.

— Et alors ?

— Eh be alors, il ne voulait pas monter jusqu'ici, il était déjà très en retard à cause de la neige, compléta la petite Miette.

— Moi qui voulais lui payer les assurances, se désola Angelin.

— J'ai une lettre, s'exclama triomphalement Louise. Et je crois bien que c'était la lettre que j'attendais ! Il faut que je file, ce sont des nouvelles d'Hélène, les Bourrel doivent savoir.


Angelin se fit faussement sévère :


— Mais enfin Louise, je comprends bien l'urgence de la situation mais je refuse que vous vous mettiez en danger pour autant. Vous allez glisser, agitée comme vous êtes, et loin vous retrouvera au fond d'un valat mais hélas pas avant la fonte des neiges.

— Mais pensez donc, je suis plus dégourdie et prudente que vous ne pensez... Ne vous inquiétez donc pas. Et jetez un oeil sur la soupe qui mijote sur la plaque en fonte de la cheminée. A tout à l'heure !


Elle s'éloignait déjà.


— Mais que dit cette lettre, Louise ? cria-t-il

— Ah ça, je n'en sais fichtre rien, je n'ai pas encore eu le temps de la décacheter.

— Louise, Louise ! Emportez au moins une lampe tempête !


Il avisa Edmond qui rentrait de l'étable.


— Tiens, toi, bon à rien, cours après elle et apporte-lui une lampe. Elle ne peut pas partir dans le soir comme ça.


Le gagé, prestement, courut après la jeune femme sur le chemin. Déjà, les flocons se remettaient à tournoyer...


A suivre...


Pour l'anecdote cet épisode est inspiré d'un réel coup de froid et d'un passage neigeux survenus sur le Lauragais du 5 au 8 janvier 1953.


Vous pouvez aussi retrouver en ce moment dans les Carnets d'Emile un conte de Noël lauragais intitulé Le Noël de Joan d'Aici en suivant ce lien :

L'auteur de ces lignes vous en souhaite une bonne lecture ainsi que de belles fêtes, joyeuses et chaleureuses.


Rendez-vous la semaine prochaine pour le trente quatrième épisode de cette saison 2, intitulé "Neige en Lauragais"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog

Merci à Berthe Tissinier et Jean Nardèse pour la photo d'illustration.


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