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S2 - Chapitre 25 - Où es-tu ?

Le dimanche 21 décembre 1952, Hélène avait disparu depuis quatre jours. Quatre longues journées sans nouvelle, à espérer, se ronger les sangs, faire des hypothèses, hésiter, vouloir chercher mais sans savoir où aller.

Les Bourrel aidés de Louise avaient pourtant battu la campagne, les bosquets, les flancs de collines et les bas-fonds du creux du moindre vallon, sursautant à chaque mouvement près d’un buisson de genévrier, pensant l’apercevoir derrière un bouquet de frênes, une bordée d’alisiers ou près des cistes. Ils avaient quadrillé le bois de la borde et bien d’autres. Ils avaient longé les cours d’eau mais il n’était pas question d’entendre son murmure au bord du Rioulet car comme pour rendre ces moments plus éprouvants, le vent d’autan s’était levé et soufflait en tempête.

Ses bourrasques irrégulières attisaient l’angoisse familiale. Même les bêtes de l’ostal ressentaient cette nervosité ambiante, les vaches et les bœufs s’agaçaient en allant boire à la mare ou désobéissaient à leur meneur distrait, se détournant de leur chemin, habitués au savoir-faire d’Hélène.

Son départ – car c’en était un, tout portait maintenant à le croire – avait paralysé l’activité de la borde rongée par la fébrilité.


— Si je tenais cet arpalhand, je lui allongerais deux emplâtres pour aussi vieux que je sois. Et pendant qu’ils se tiendrait la joue, il arrêterait ses conneries, aquel paucval, répétait Léonce désemparé.

— Je m'en doutais que c'était un type de sac et de corde, avait rajouté Elia.


Car Hélène n’était pas partie seule, Marcel lui-aussi s’était volatilisé.

Gabriel s’en voulait car, après leur altercation quand les frênes avaient été coupés, Germain avait cherché à avoir des éclaircissements concernant son agressivité soudaine à l’égard du brassier. Il était fort mécontent et Gabriel, mû par la colère et oubliant les sages conseils de Louise, avait révélé à son père ce qu’il avait vu au fond du bois. Il avait tout dit : Hélène et Marcel tendrement enlacés, sa colère, son désarroi. Tout. Tout ce qui'il avait sur le coeur.

Evidemment, Germain avait perdu son calme. Evidemment, il avait voulu des explications de la part d’Hélène. Evidemment, il y avait eu des éclats de voix. Evidemment, toute la borde s’en était mêlée. Evidemment, il y avait eu des larmes, des paroles malheureuses difficiles à rattraper.

Germain, après cette altercation, avait indiqué à Marcel qu’il lui réglait son solde sur le champ et qu’il devrait être parti le lendemain matin. Les suppliques d'Hélène n'y avaient rien fait.


Ainsi furent les choses, à ce détail près : Marcel n’avait pas quitté la borde seul.


Hélène l'avait suivi. A la borde, l'incrédulité avait d'abord régné. Au petit matin, tôt, en relançant la cheminée, Germain avait constaté que Marcel avait replié son baluchon, récupéré ses maigres affaires et était parti. Ce constat avait provoqué en lui un réel soulagement et il avait pris son petit-déjeuner d'un bel appétit. Le brassier avait rendu de nombreux services et, vaillant, il avait permis l'avancée de bien des travaux au delà des espérances mais ce qu'il se passait avec Hélène, non, il ne pouvait l'accepter.

Ne voyant pas Hélène se lever, au bout d'un temps, il avait décidé d'aller la réveiller. Ce serait l'occasion de la consoler un peu, d'avoir un échange avec elle, s'était-il convaincu.

Mais, à sa grande surprise, il avait trouvé la chambre vide, le lit refait et contrastant étrangement, deux tiroirs de la vieille commode brinquebalante étaient restés ouverts et avaient été fouillés au regard du désordre qui en débordait. A cet instant précis, il avait senti le drame poindre. Il avait compris que cette journée ne serait pas comme les précédentes même s'il refusa, dans un premier temps, de se laisser envahir par cette idée.


Quand il avait croisé son père, il lui avait simplement demandé :


As pas vist la pichona ? *


Léonce avait répondu par la négative et s'était inquiété lui-aussi dans l'instant devant la mine sombre de Germain.


Les minutes s'étaient accumulées devenant des heures douloureuses, elles-mêmes se muant en des jours d'incompréhension. Mais l'évidence de l'absence était là à chaque instant, vive, cinglante, oppressante.


Les Bourrel avaient attendu avant de prévenir Louise. Gabriel était allé chez les Mandoul demander s'ils ne l'avaient pas aperçue mais sans révéler l'immense peur familiale. Il avait pris un prétexte quelconque pour poser la question de façon presque sibylline. Mais nul ne l'avait vue.


— Pourquoi cette question ? avait bien demandé Simone

— Pour.. pour rien... elle devait me rejoindre au champ près du Rioulet pour ramasser du petit bois mais elle n'est pas venue. On... on a dû mal se comprendre...


Autour de la table familiale à la Borde Perdue, il avait été question de peurs, de. culpabilité, d'espoir aussi. Tous avaient espéré au cours des premières heures qu'Hélène allait réapparaître, ils comptaient sur un sursaut, un renoncement, une prise de conscience. mais il n'en fut rien.

Alors le pire fut évoqué. Marcel l'avait entraînée. Pourvu qu'il ne lui fît pas du mal.

— C’est un amoureux pas un criminel ! avait suggéré Solange pour soutenir Germain.

— Et qu'est-ce que tu en sais toi ? avait rétorqué Léonce, désagréable.

— Elle a raison, avait dit Juliette, j'ai discuté moi avec ce petit et je ne le crois pas mauvais bougre. C'est une folie de la jeunesse, ces choses qu'on fait sans réfléchir tant que la vie ne vous a pas coupé les ailes. Non ce qui m'inquiète, moi...


Il y eut un silence, un moment suspendu.


— Ce qui m'inquiète le plus c'est le froid. J'espère qu'ils auront réussi à s'abriter. Avant Noël, les nuit sont glaciales. Et puis ils n'ont guère d'argent. Comment vont-ils survivre plus de quelques jours ?


Il avait alors été décidé de prévenir Louise. Elle connaissait bien Hélène. Elle peut-être, aurait-elle une idée ? Une hypothèse sur un endroit où ils auraient pu se réfugier ?


Un jour entier s'était écoulé, puis deux. Avec une lenteur pesante et inhabituelle. Hélène n'était pas revenue.



Le samedi matin, deux gendarmes étaient passés à la métairie. Le choc que créa l'apparition de leur voiture à l'entrée de la cour fut indicible. Etaient-ils porteurs de quelque sombre nouvelle ? Elia s'était approchée de la voiture pour les accueillir au bord du malaise.

Mais rien à voir avec Hélène et Marcel. Les incendies chez Belloc avaient repris. Cette fois, les incendiaires s'en étaient pris aux cabanons. Les Bourrel en savaient-ils quelque chose ? Avaient-ils eu vent de l'affaire ? Les deux hommes avaient un air qui en disait long sur la façon dont ils les considéraient. Léonce, excédé, s'était mis à crier, cette chape de plomb liée à la suspicion qui pesait sur sa famille lui était insupportable. Avait-ils vraiment si peu de pistes qu'ils étaient obligés de toujours revenir vers eux ? S'ils avaient besoin d'un coupable à tout prix, qu'ils l'emmenassent, lui, vieil homme boiteux et qu'on n'en parlât plus. Les deux militaires surpris d'un tel tapage avaient opéré un repli momentané en indiquant qu'ils repasseraient.

En raison de ces circonstances, nul dans la famille n'avait osé - pas même envisagé ne fût-ce instant - de leur parler de la disparition qui les tourmentait depuis deux jours. Tacitement, sans se consulter, ils avaient renoncé comprenant peut-être que cette révélation eût pu apporter plus de problèmes que de solutions dans ces circonstances.


Le dimanche 21 décembre 1952, Elia se rendit à la messe acceptant par là même d'affronter les regards soupçonneux des gens de Florac qui ne devait bruisser que des derniers méfaits des incendiaires. S'ils avaient su comme cette histoire était désormais le moindre de ses soucis, elle n'avait qu'Hélène en tête la voyant perdue, morte de froid, blessée ou maltraitée par l'énergumène qui l'avait emmenée. Mais pourquoi ne s'en était-elle donc pas méfiée ? Elle, qui d'ordinaire avait une confiance absolue en son instinct, en sa perception des gens, s'en voulait d'avoir baissé la garde devant ce Marcel. Sa jeunesse et son dévouement avaient désarmé sa vigilance. Aussi avait-elle besoin de prier, de se réfugier dans sa foi sans savoir si elle y trouverait le moindre réconfort.


Germain, lui, se rendit à Penens pour prévenir Fernand, l'ami de toujours, du malheur qui arrivait à la famille. Il savait pouvoir compter sur lui. A lui, on pouvait dire cet énième soubresaut de leurs vies tourmentées.


Ce dimanche matin-là, Louise ne se rendit pas à l'église bien qu'elle vînt elle-aussi à Florac. Les cloches avaient sonné pour la troisième fois annonçant l'imminence de l'office lorsque Louise se présenta près de la grille de l'école. Elle était déverrouillée comme si elle était attendue. Elle osa la pousser et s'avancer jusqu'à la porte du bâtiment.


— Paul ? lança-t-elle simplement au bas de la cage d'escalier.


Des pas sur le plancher lui firent comprendre qu'on l'avait entendue. Elle avait failli se reprendre puis partir, réalisant qu'elle l'avait appelé par son prénom.

Paul Clavel ouvrit la porte et apparut dans l'encadrement en haut des marches.


— Louise ! Quelle bonne surprise !


Son visage s'était illuminé en descendant l'escalier quatre à quatre.


— Je ne voulais pas vous déranger mais...

— Vous avez bien fait de passer. Venez donc... Vous ne ferez pas attention au désordre n'est-ce pas ? Je suis en train de faire ma valise, dit-il en l'entraînant par le bras.

— Votre valise ?

— Je rentre quelques jours dans ma famille pour Noël. Je profite de ces jours de vacances pour aller embrasser mes parents, ma soeur et mon frère...

— Je ne voudrais pas...

— Venez Louise. Vous aimez le café ?


Louise était venue déposer auprès de lui son désarroi, chercher un conseil ou du réconfort, elle ne savait trop. Comme elle s'y attendait, Paul Clavel l'écouta attentivement, posa des mots sur sa douleur.


— Cette disparition cause chez vous une souffrance qui est celle... d'une mère, Louise. Vous avez élevé Hélène, le lien qui vous unit à elle est indéfectible et ce qui se passe vous bouleverse, c'est bien naturel.


Elle pleurait. Doucement.


— Peut-être faut-il lui faire confiance ? Son choix est un choc pour tout son entourage mais le sentiment qui l'a inspirée emporte tout.


Ses mots s'ils ne la rassuraient pas la ragaillardissaient un peu. ils échangèrent ainsi un long moment.


— Je suis désolé de m'absenter Louise. je ne vais pas pouvoir vous être d'un grand secours...

— Vous avez déjà fait beaucoup.


Elle se leva pour prendre congé.


— Je reviendrai bien vite Louise. C'est l'affaire de quelques jours. Je sais que vous avez en vous la force nécessaire pour faire face à cette épreuve.

— Pour la première fois j'en doute.

— Louise... dit-il en l'entraînant contre lui.


Ils demeurèrent ainsi un long moment, sans plus rien se dire. Elle, abandonnée à sa douleur, le visage enfoui dans son épaule, lui se sentant impuissant devant l'immensité d'un tel chagrin.


— Je vous écrirai. Pour vous soutenir, promit-il.


A suivre...


*Tu n'as pas vu la petite ?



Rendez-vous la semaine prochaine pour le vingt-sixième épisode de cette saison 2, intitulé "Chagrins de Noël"


Retrouvez l'ensemble des épisodes parus dans l'onglet "Blog" du site : https://www.bordeperdue.fr/blog

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